56 % : c’est la proportion d’enfants britanniques de moins de dix ans qui, en 2018, affirmaient ne jamais s’ennuyer. Leur quotidien, rythmé par des emplois du temps serrés et la présence quasi permanente des écrans, laisse peu de place à l’oisiveté. Pourtant, la psychologie du développement pointe inlassablement le manque de vide comme un frein à l’autonomie et à la créativité des plus jeunes.
Face à la volonté d’occuper chaque minute de la journée, les recommandations des spécialistes semblent bien souvent reléguées au second plan. Pourtant, offrir des moments de respiration aux enfants n’a rien d’un luxe : c’est un levier discret mais puissant pour développer leurs compétences émotionnelles et cognitives.
L’ennui chez l’enfant : une réalité souvent mal comprise
Beaucoup de parents abordent l’ennui chez l’enfant avec une certaine défiance. Ils craignent le vide, imaginent l’inaction comme une menace et misent sur une avalanche de stimulation et d’activités extrascolaires pour conjurer l’ennui. Ce réflexe, porté par l’envie de bien faire, masque pourtant une réalité plus complexe.
L’ennui surgit à la faveur d’un trajet sans distraction ou d’un après-midi sans plan précis. Il propulse l’enfant face à lui-même, dans un face-à-face avec son monde intérieur. Ce n’est pas un échec éducatif : c’est une phase fertile. Les psychologues du développement de l’enfant soulignent que l’accumulation de sollicitations peut, paradoxalement, brider la capacité d’inventer, de rêver et d’explorer sans filet.
En cherchant à effacer chaque soupçon d’ennui, on prive parfois les enfants d’un terrain d’expérimentation. Ce vide apparent, loin de l’inaction, leur permet d’apprivoiser l’attente, de composer avec la frustration et de bâtir leurs propres ressources. La vraie difficulté, côté parents, c’est d’accepter cette zone floue, de résister à l’envie de combler chaque instant et de miser sur ce travail silencieux qui se joue dans les interstices du quotidien.
Quels bienfaits psychologiques l’ennui apporte-t-il vraiment ?
L’ennui pour l’enfant n’est pas un simple passage à vide. C’est une étape au cours de laquelle le cerveau apprend à se réguler, à imaginer, à anticiper. Ce temps suspendu nourrit la pensée divergente : l’enfant explore de nouvelles pistes, ose le pas de côté. Les neurosciences montrent que le développement cognitif s’enrichit lorsque l’environnement laisse de la place à l’indéterminé.
Teresa Belton, chercheuse à l’université d’East Anglia, l’a constaté : apprendre à tolérer l’ennui transforme cette expérience en atout. Les enfants qui traversent des périodes sans occupation dirigée deviennent plus habiles à gérer leurs émotions, à supporter la frustration. Loin d’être un gouffre, l’ennui aiguise l’attention, encourage la créativité et consolide l’autonomie.
Voici comment ces bénéfices se manifestent concrètement :
- Gestion du vide : l’enfant apprend à temporiser, à attendre sans gratification immédiate.
- Développement de l’imaginaire : sans consignes, l’inventivité s’épanouit et le jeu libre prend toute sa dimension.
- Renforcement de la confiance : en trouvant ses propres solutions, l’enfant pose les fondations de son indépendance psychique.
Le bienfait de l’ennui pour leur développement n’a rien d’un dogme nostalgique. Il s’ancre dans la réalité biologique : l’enfant a besoin d’espaces pour souffler, s’arrêter, rêvasser.
Quand l’ennui devient moteur de créativité et d’autonomie
L’ennui agit en coulisses, nourrissant créativité et autonomie. Privé de distractions, l’enfant plonge dans son monde intérieur et découvre des ressources inattendues. Les moments de latence, loin d’être des temps morts, sont propices à l’invention : un carton devient fusée, une histoire naît d’une simple ombre au mur, un jeu symbolique s’improvise à partir de trois objets.
De nombreux psychologues mettent en avant ces parenthèses comme de véritables tremplins pour la construction de soi. Ils observent que l’ennui imaginaire chez l’enfant favorise l’esprit d’initiative. Face à l’absence de stimulus extérieur, l’enfant apprend à écouter ses envies, à organiser son emploi du temps, à s’affirmer dans ses choix. Le moment d’ennui se transforme alors en terrain d’expérimentation, révélant des capacités insoupçonnées.
Ces effets se traduisent dans plusieurs domaines :
- Un accès plus direct à son monde intérieur, véritable moteur de trouvailles originales
- Une capacité à se concentrer sur des projets personnels, sans dépendre de sollicitations extérieures
- L’émergence d’une autonomie : l’enfant s’autorise à inventer des règles, à les adapter, à s’approprier le jeu
Les pédagogues notent aussi la richesse des temps d’ennui vécus à plusieurs. Frères et sœurs, amis, cousines inventent ensemble des histoires, bâtissent des univers éphémères où le jeu libre règne en maître. C’est dans cette liberté silencieuse que la créativité enfant prend racine et s’épanouit. Accorder à l’enfant ce dialogue intime avec lui-même, c’est lui donner la chance de faire surgir l’inattendu.
Des idées concrètes pour accompagner son enfant sans surcharger ses journées
Faire une place à l’ennui dans la vie familiale ne signifie pas laisser l’enfant livré à lui-même, mais accepter que l’oisiveté ait du sens. Les plus jeunes n’ont pas besoin d’une succession d’activités planifiées pour s’épanouir. Parfois, il suffit d’ouvrir une parenthèse de latence pour qu’ils observent, rêvent, ou se lancent dans une exploration soudaine. Le salon, la chambre, ou même un coin du jardin deviennent alors des laboratoires d’idées.
Vous pouvez proposer des activités ouvertes qui n’enferment pas l’enfant dans un cadre rigide. Quelques boîtes, du papier, des objets ordinaires : voilà de quoi relancer l’imagination, sans attente de résultat ni performance. Laissez-lui la liberté de détourner ces supports à sa façon.
Quelques pistes pour cultiver cette disposition :
- Prévoir un espace où l’enfant peut s’isoler, avec la possibilité revendiquée de ne rien faire.
- Restreindre les activités extrascolaires à une ou deux passions choisies et assumées, plutôt qu’une collection de cours imposés.
- Mettre en valeur les moments calmes : lire ensemble, regarder dehors, échanger sans contrainte.
Remplir l’agenda à ras bord masque parfois les inquiétudes des adultes face à l’ennui enfant. Pourtant, ces pauses forgent l’autonomie et la capacité à nourrir sa vie intérieure. Les pédopsychiatres du CHU Robert-Debré, notamment, rappellent que ralentir le rythme est bénéfique : l’enfant a besoin de ce temps suspendu pour grandir, apprivoiser la frustration et déployer sa créativité. Offrons-lui cette respiration, et observons ce qu’il en fera.


